lundi 4 juillet 2011, par
Après 547 jours de captivité dans des conditions évidemment rustiques, mais surtout dans l’incertitude du lendemain voire de la prochaine heure, on ne peut que se réjouir de voir deux hommes retrouver la liberté, pouvoir à nouveau partager joies et peines avec leur famille, leurs amis. Simplement, leur expérience permet de mesurer la chance que nous avons de vivre dans notre cocon occidental sans inquiétude existentielle pour la grande majorité d’entre nous, de ce moment où l’on passe de la vie à la mort. Mais au-delà de ce sentiment, l’accueil triomphal réservé par leurs collègues journalistes semble porter une autre signification, confirmée par le discours.
Pour le monde du journalisme, ils reviennent de « l’épreuve » puisqu’ils ont mis leur vie en danger, puisqu’ils étaient prêts au sacrifice de leur destinée sur l’autel du « droit à l’information ». C’est presque biblique : tous les honneurs leur sont dus car ils ont passé la grande épreuve et en reviennent d’ailleurs en bonne santé, toujours prêts à rétablir la vérité.
Cependant, une fois la joie facile des retrouvailles dissipée, cette histoire laisse un goût amer, quelque chose de difficile à cerner même si je vais tenter de le faire ici.
« Personne ne nous a rien dit. Que cela soit clair. »
Force est de constater que la joie est vite remplacée par des justifications comme si tant d’honneurs étaient un peu démesurés. Et pour cause, entendre qu’il faille prévenir du danger à sortir sans protection dans une région où la France perd plus d’un soldat par mois ces derniers temps me semble un peu ahurissant. Sans connaître les deux journalistes, on hésiterait entre la naïveté et la bêtise, mais il s’agit de professionnels expérimentés, de reporters de guerre habitués aux situations risquées. Ainsi, il serait peut-être plus décent de reconnaître une erreur d’appréciation, ou un péché d’orgueil.
« On a juste voulu voir s’il y a une route, qui s’appelle l’axe Vermont, et si cette route est contrôlée par l’armée française, par l’armée afghane, par la police afghane, par les talibans ou par personne. A priori par personne, ni à l’époque, ni encore aujourd’hui, a-t-il expliqué. On n’a pas eu de chance. On était bien préparés, on a pris le minimum de risques possible. »
Mais qu’importe, après tout, la mission est sacrée : le citoyen français avait le droit de savoir si l’axe Vermont était encombré aux heures de sortie de bureau et surtout qui faisait la circulation. Une information qui me semble capitale pour la compréhension du conflit afghan. Malheureusement, cette information a coûté bien cher et le plus regrettable, c’est qu’elle était déjà évidente à l’époque et le reste encore aujourd’hui, comme le reconnaît monsieur Ghesquière. D’ailleurs, si personne n’a rien dit à nos amis journalistes, je suppose qu’ils n’avaient pas dit non plus leur intention d’aller tester le dispositif d’embuscade taliban sur l’axe Vermont. Le péché d’orgueil est peut-être tout simplement là. Élevée à l’école de la vérité vérifiée de leurs propres yeux, notre équipe s’est trompée, malgré toute son expérience.
Dont acte, mais à quel prix ?
Que nos héros de la « liberté de savoir » estiment que cela fait partie de leur métier, pourquoi pas, s’ils sont les seuls à en payer le prix. Or des soldats venus pour améliorer la sécurité du peuple afghan ont risqué leur vie pour ces deux aventuriers, certains sont peut-être morts pour les retrouver. Sans compter, de manière plus prosaïque mais fort probable, les dizaines de millions d’euros payés pour leur libération avec celle de leurs accompagnateurs, qui serviront plus à acheter armes et explosifs plutôt qu’à faire avancer la construction d’une route. Combien de morts, de blessés, afghans et français mêlés dans la même explosion au bout de ses armes ? Alors, de grâce, gardez vos leçons, elles résonnent comme des injures. Si cela n’était que l’exercice normal de votre métier que France Télévisions paye.
Bientôt, si Dieu veut, je retournerai en Afghanistan et j’espère ne pas croiser de ces héros vêtus d’une mission divine. Leur liberté a un prix : la vie des autres.
Chez nous, on honore les morts et les vivants remercient humblement d’être encore en vie.