mardi 4 mai 2010, par
Par un de ces curieux effets du fonctionnement des médias, l’infamie autant que l’exploit permettent aujourd’hui d’être candidat au quart d’heure de célébrité d’Andy Warhol. Jérôme Kerviel était donc l’invité du Grand journal de Canal + hier soir. Dans quelques semaines, pourtant, ce jeune homme ordinaire passera en jugement pour avoir participé à la perte de 4,8 milliards d’euros en bourse lorsqu’il était trader à la société générale.
Et le plateau du Grand journal nous offrait une drôle de scène. Seul, assis face aux chroniqueurs de l’émission, l’ex-apprenti « maître du monde » était venu parler de ses mémoires. Jérome Kerviel face à Jean-Michel Apathie, Michel Denisot et consorts qui essayaient de nous jouer leur rôle de gars sympas qui cherchent à comprendre. Nous avions d’une part le méchant pas si méchant et d’autre part les gentils des médias, qui prennent un air mi-désolé, mi-entendu, en essayant, en vain, d’obtenir une contrition publique de cet assez pâle banquier.
Ce qui frappait, en regardant ce tableau, était cette image. Un type paumé faisant face à des animateurs compatissants qui tentaient de lui arracher une autocritique mélodramatique. Sans vouloir être plus désagréable qu’il n’est utile de l’être à son égard, Kerviel apparait comme un garçon assez faible. Peu de volonté propre, une idée de la réussite centrée sur les objectifs financiers que lui fixaient ses patrons et pas de vie en dehors du ou des marchés.
Et après des années passées dans son micro-univers, l’étoile des traders se retrouve dans le monde beaucoup plus ordinaire des bons sentiments du monde des médias. Cet univers idéal, ou tout le monde est gentil, éco-responsable, souhaite de l’ordre de juste et ou il faut être gentil et content, l’idéal étant d’être content d’être gentil.
Il n’y a pas grand-chose à dire pour la défense de Jérôme Kerviel, la faiblesse de son caractère rappelle le personnage de Sherman Mc Coy dans « Le bucher des vanités », ce remarquable roman de Tom Wolfe. Au passage, la fiction démontre plus de talent, plus d’inspiration que les personnages falots que l’on retrouve dans la réalité.
Le roman de Tom Wolfe a été porté à l’écran par Brian de Palma en 1991. Le film, joyeusement amoral, cynique et à l’humour grinçant, fut très, très mal accueilli par la critique. Il mêlait les destins d’un trader déchu, l’ascension d’un journaliste déchu, les ambitions politiques dévorantes d’un procureur et plein d’autres vilains sentiments.
L’émission d’hier soir offrait un raccourci saisissant du roman, quoiqu’ils en puissent penser ou dire, les journalistes de canal se sont fait des alliés objectifs des excès qu’ils voulaient dénoncer. Peu importe en effet leurs précautions oratoires, donner une tribune à un individu, c’est lui offrir de la légitimité. Et dès lors qu’il apparaissait à la télévision, Jérôme Kerviel était assuré de bénéficier de l’adage anglo-saxon : « Media is the message ».
L’individu n’est pas antipathique, les individus le sont rarement, mais je ne sais pas si, en pleine crise financière, il n’eut pas été plus judicieux d’inviter quelqu’un d’autre. Je comprends bien les bienfaits de la publicité, je ne suis pas sur qu’il ait été en l’occurrence celui qui en a le plus besoin.