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Une tempête dans un verre d’eau

lundi 12 juillet 2010

Personnellement, je pense qu’il faut que les militaires s’expriment sur des sujets qui concernent leur métier. Il faut qu’ils ré-occupent le champ de la pensée stratégique et géopolitique. Le devoir de réserve doit donc être pris pour ce qu’il est, ni plus, ni moins, à savoir ne pas remettre les choix politiques de notre pays en matière de défense en question publiquement (ce qui n’interdit pas une action envers le politique).

Or, la semaine dernière, les armées françaises ont offert au public et à la presse une espèce de mélodrame brésilien sur fond de droit d’expression quand le général Desportes, directeur de l’école de guerre, a accordé une interview au journal Le Monde et que cette interview a fait vivement réagir le chef d’état-major des armées (CEMA), le chef d’état-major de l’armée de terre (CEMAT) et le ministre lui-même. Une tempête dans un verre d’eau. Je m’explique.

Avant d’entrer dans le cœur de mon sujet pour montrer qu’au-delà de la liberté d’expression le général Desportes a surtout cherché à provoquer le buzz, je vais d’abord m’arrêter sur la seule chose que je trouve inadmissible dans cette affaire : la réaction de certains qui ont déclaré aux médias que « l’opinion des généraux sur le terrain et celle, personnelle, d’un officier plus universitaire que combattant » ne doivent pas être confondues, et d’appeler à relativiser l’importance du point de vue du général commandant le CID : « Ce n’est pas Clausewitz, ce n’est que Desportes ! ». Une telle attaque ad hominem est simplement minable car elle sous-entend d’une part que depuis Clausewitz, rien ne sert de réfléchir sur la guerre et que seuls les « opérationnels » ont droit au chapitre… Une telle position est dangereuse pour la liberté de pensée et la santé de la réflexion militaire. Je terminerai ce petit coup de gueule en rappelant que Clausewitz lui-même était « plus universitaire que combattant », ce qui ne l’a pas empêché de théoriser la guerre de façon magistrale. Les auteurs de ces quelques mots ne sont donc que des rats de la Nam Youm (les spécialistes comprendront).

Mais revenons à nos moutons… Moi je trouve normal que le général Desportes soit sanctionné. Non pas parce qu’il s’est exprimé mais simplement parce qu’il a voulu créer l’événement à tout prix à trois semaines de son départ à la retraite, et donc de la perte d’une certaine crédibilité dans les médias. Comment puis-je affirmer cela ? En raison d’un faisceau (j’adore les faisceaux) de raisons que je vous livre :

1) Le général Desportes développe dans son article l’inverse de ce qu’il a prôné ou expliqué jusqu’à présent, volte-face surprenante mais qui lui permet de développer un argumentaire sensible et médiatique, attirant ainsi l’attention sur lui ;

2) La copie de l’interview n’a été transmise au CEMA et au CEMAT que le jour même de sa publication, ce qui, venant d’un homme connaissant parfaitement le fonctionnement de la presse et des armées, ne peut que laisser sceptique quant à sa naïveté ;

3) Il a été évoqué les déformations de l’interview par la journaliste qui n’a tiré d’un long entretien que les quelques phrases polémiques… Là encore, la connaissance des médias du général Desportes laisse sceptique sur ce point.

Bref, je crois que le général a voulu attirer la lumière des projecteurs sur lui avant son départ. Une telle attitude de starlette est regrettable venant d’un officier général qui nous avait habitués à mieux. Mais pourquoi sanctionner me direz-vous alors qu’un rappel à l’ordre aurait suffit ?

Simplement pour le motif suivant : « trop con ». Le général Desportes a manqué d’intelligence de situation, ce qui est la faute la plus grave à mes yeux pour un officier. Alors que nos alliés américains traversent une tempête politique autour de la guerre en Afghanistan, de la stratégie qui y est développée et de la subordination des militaires aux politiques, il est inconvenant d’en remettre une louche à ce moment précis sous peine d’affaiblir l’ensemble de la coalition internationale. Cette interview vient donc au mauvais moment. Non pas que ce qui y est développé ne peut pas être dit – bien au contraire ! – mais pas au milieu d’une autre polémique. Affaiblir son propre camp est une faute. Quand on le fait en affirmant le renforcer par la réflexion et le débat, c’est une connerie.

Alors dura lex sed lex. Et puis son départ prématuré, si départ prématuré il doit y avoir, évitera aux stagiaires de l’école de guerre une longue cérémonie en grande tenue sous un soleil de plomb… Et ça, c’est toujours bon à prendre !


Vos commentaires

  • Le 12 juillet 2010 à 18:44, par Sam

    Clarté, esprit de synthèse, pertinence des arguments et hauteur de vue...
    Monsieur, seriez vous breveté ?

    Même si je ne suis pas d’accord sur tout, je trouve que c’est une excellente façon de résumer cette déplorable histoire...

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