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Le comptage aux phares.
lundi 9 mars 2009, par
Voilà, le mois de mars était arrivé, et comme il gèle certainement en enfer (il n’y a pas qu’en enfer d’ailleurs, à la cambrousse aussi on se gèle), j’ai été de nouveau conviée à participer à cette activité « champestre » dont on m’avait menacée au mois d’octobre, parce que, décidemment, "j’étais bien gentille et bien sympathique" : le comptage aux phares.
C’était reparti, j’arrive à 18h00 à la gare de Cercy-la-Tour (j’ai mis plus de temps pour y parvenir que pour aller à Londres en Eurostar). Là, j’ai toujours le même pote qui vient gentiment me chercher, mais cette fois-ci, j’ai des variantes. Tout d’abord, il a une surprise pour moi : « Demain matin, on se lève à 7h00 et on va faire le bois », je me dis que 7h00 est un horaire que mon syndicat personnel n’a pas homologué pour le samedi, et que c’est peut-être le moment opportun de lui rappeler que je suis une femme mariée et que j’ai passé la date de péremption pour ce genre d’activité… Il m’explique qu’un équipage venait le lendemain pour chasser un sanglier et que "faire le bois" signifie trouver le matin des traces de cochons dans la forêt afin d’aiguiller ce dernier dans son plan d’attaque. Mais, elle n’est pas fermée la chasse ? La chasse oui, mais pas la chasse à courre qui se termine fin mars. Je suis une petite veinarde, moi !
Autre variante : « il faut se grouiller de rentrer à la maison car je dois bricoler le camion pour le comptage tout à l’heure, tu vas m’aider ? » Bricoler, bricoler, le mot me dit quelque chose, bien entendu, mais dans sa bouche, j’ai toujours des sueurs froides parce que les dernières fois où nous avons "bricolé" ensemble, je me suis retrouvée à dépecer un ragondin dans les toilettes d’un train, à déterrer des renards dans la forêt, à donner le biberon à un faon, à empoisonner des œufs et les cacher dans une grange de foins dans le but de tuer des fouines, à tirer sur des corbeaux avec une carabine sur lequel il avait monté un silencieux et un viseur infra rouge, et j’en passe… Là, visiblement, il s’agirait de tuner un camion de chantier, à la MacGyver, avec des poutrelles et des sangles pour créer une sorte de mirador où se tiendront les personnes qui porteront les phares lors du comptage. Il serait peut-être temps que je me renseigne sur la nature exacte d’un comptage aux phares. Donc après la version "Jeanne d’Arc" du mois d’octobre, je me fais expliquer la version printanière, que j’ai rebaptisée "Bernadette Soubirous", et qui consiste en une recherche de nuit, à l’aide de phares hyper puissants, « venus spécialement d’Amérique », des mêmes bébêtes à cornes qui sont en train d’ailleurs de les perdre en ce moment…
19h30, non, 20h00, on est à la bourre, c’est con, on vient de louper le très intéressant et détaillé discours de présentation avec une analyse de pointe sur la saison qui vient de s’achever. Nous retrouvons toute la joyeuse bande des « bons chasseurs » pour la répartition des équipes et la distribution des plans et des circuits. Comme la dernière fois, je me fais gentiment dévisager des pieds à la tête, comme la gentille souris que je suis, mais cette fois-ci, le premier émoi passé, mes nouveaux amis se précipitent pour m’embrasser comme du bon pain. J’avoue que je ne m’y attendais pas, d’autant plus que je n’ai pas révisé, et si je me rappelle vaguement de prénoms comme Nounours, Gégé, Petit Zézé (ne me demandez pas pourquoi) et l’Eric, je ne peux pas vraiment les replacer sur une tête. Donc, comme tout le monde dans un cas similaire, je prend un air très dégagé et j’aiguille la conversation sur un truc qui les passionne et qu’il vont être très heureux de me raconter en détail et en gestes : leur saison de chasse. Le garde chasse de mon pote s’avance alors vers moi, lui je le connais, il s’appelle Benoît. Il m’annonce que je suis dans son équipe, il tient dans ses mains le plan du parcours et la feuille de notation et me dit en souriant : « j’aurais besoin d’une secrétaire ». Ben voyons, je sais enfin ce qu’a pu ressentir Wonder Woman quand ses petits camarades lui ont proposé le même poste au sein de la Ligue des Justiciers. Je lui demande pourquoi il me regarde comme ça, il rigole, moi aussi, du coup je lui prend les papiers des mains et je lui dis que de toute façon il vaut mieux que je m’en charge, ils ne savent pas lire une carte, (comme si je m’y connaissait...).
Et nous voilà partis, trois dans la cabine, trois à l’extérieur tenant les phares. Le ciel se zèbre de raies lumineux comme pour indiquer la présence d’un haut lieu de la nuit nommé au choix le Louxor, le Makumba ou tant d’autres... Il ne fait pas froid, il fait très froid, je ressemble à la mère du bibendum Michelin : j’ai trois pulls sur moi, des gants, un bonnet, une écharpe, deux barbours, le gilet jaune façon Karl’s touch et je me les pèle toujours. A mes cotés se trouve un garde de l’ONC, pas le même que la dernière fois, qui ne décroche pas un mot, et ce n’est pas faute d’essayer de le faire parler, un vrai funboarder ! La première demi-heure est mortelle, je me caille, j’ai une tombe à mes côtés et on a seulement vu un lièvre et un lapin. Sans compter que je suis entravée dans mes mouvements par mes diverses épaisseurs, que je j’ai une lampe torche dans la bouche et que je tente de noter les observations sur mes genoux tout en guidant le chauffeur… Quand soudain, le miracle : une harde d’une trentaine d’animaux apparaît au détour d’une haie sur la droite et toute la petite équipe se met en effervescence. Nos trois lascars sur le toit se prennent alors pour des hôtesses de l’air, entamant le compte des individus, sauf qu’ils sont à une centaine de mètres, que les animaux bougent et que suivant où l’on dirige le phare, un nouvel animal apparaît. Et on essaie très sérieusement ensuite de m’expliquer que ce n’est pas aléatoire comme système… Comme un miracle n’arrive jamais seul, un renard, voulant sans doute donner sa petite contribution à ce joyeux rassemblement, profite de cet instant pour faire son apparition. Il n’en fallait pas moins pour émoustiller mon voisin de garde qui s’est mis à émettre un drôle de son avec sa bouche dont les lèvres fermées semblaient aspirer un liquide avec une paille invisible. Le son plaisait manifestement au renard qui s’est rapproché à 10 mètres de nous, avant de s’éloigner définitivement. Et le garde de se retourner vers moi, visiblement en état de béatitude, pour m’expliquer : « J’le pipe quand il avance et j’arrête d’le piper quand il s’arrête ». J’ai eu toutes les peines du monde à garder mon sérieux… L’ambiance de la soirée était bien différente de celle de la dernière fois, mais cette apparition miraculeuse a donné le coup d’envoi à un périple franchement tout aussi drôle !
De retour au bercail, pas loin de ressembler à un produit fini de Captain Igloo, je remets le compte rendu au "chef " qui m’apprend que nous sommes les seuls à avoir vu autant de choses. Du coup, j’ai à peine le temps d’entamer des libations bien méritées, car tous mes nouveaux amis ont un besoin impérieux d’avoir un rapport précis sur notre petite balade. Il est 1h du matin lorsque j’arrive enfin à traîner mon pote pour rentrer prendre un repos bien mérité. Surtout qu’avec sa "surprise" de demain, la nuit va être courte. Je ne suis pas au bout des miennes : je connais ce garçon, ses deux frères et leur père depuis que j’ai 12 ans. Je connais leur maison par cœur, j’ai dormi dans toutes les chambres de cette dernière, sauf une : celle de leur mère que je n’ai jamais connue et qui est morte d’un cancer quand ils étaient tous jeunes. Et ce soir, il m’a fait préparer cette chambre. Je ne connaissais même pas la pièce, elle est immense, possède 6 fenêtres, un salon Louis XVI entier et un lit gigantesque qui trône au milieu du mur du fond, rien n’a bougé depuis sa disparition : c’est un mausolée. Son parfum et ses brosses à cheveux sont encore dans la salle de bain. Je ne me sens pas vraiment à mon aise, ni à ma place. Les garçons sont mes plus vieux amis, ce sont quasiment des frères pour moi, je les connais comme si je les avais tricoté, pourtant de leur mère, je ne sais rien ou presque. Ils n’ont commencé à m’en parlé un peu que depuis 2 ou 3 ans et j’ai toujours été discrète sur le sujet, j’ai toujours respecté leur pudeur. Elle est le jardin secret de leur cœur auquel je n’aurais jamais accès et c’est bien comme ça. Alors, m’offrir cette chambre, je sais que c’est sa manière à lui de me dire qu’il m’aime beaucoup et peut-être aussi qu’il commence à faire son deuil. Mais j’avoue que je n’étais pas prête à ce coup-là, je me sens toute intimidée et humble. J’essaie de déranger le moins possible l’esprit du lieu et je me fais toute petite dans le lit.
7h00 du matin, je me lève, et là, la boulette, je savais que j’avais oublié un truc qu’un nid d’hommes célibataires ne pouvait pas me fournir : un sèche-cheveux. La plaie ! Sursaut de mon pote : « Si, maman doit en avoir un ». Je me retrouve avec un appareil plus vieux que moi, qui ressemble à un sèche-cheveux vintage, qui fait le bruit d’un sèche-cheveux vintage, mais qui ne sèche rien… Je risque d’y passer ma journée, alors tant pis, je vais "faire le bois" les cheveux mouillés.
Ce qui est sympa dans les ambiances de chasse, c’est qu’il y a toujours à boire et à manger, et ce matin, avec les boutons qui sont au rendez-vous, on s’arsouille à la mirabelle et aux croissants. Ca arrache, mais il fallait au moins ça pour me réchauffer (il fait -5°C) et me donner du courage. Et puis, c’est assez sympa pour finir, je m’attendais à crapahuter dans les bois, et en fait, on s’est fait une petite ballade dans les champs, tous les deux, sous un grand soleil. Evidemment, on est rentrés bredouilles, pas de trace de cochon… enfin, dans les champs, parce qu’au déjeuner, c’est concours de blagues potaches, j’ai deux voisins qui sont des messieurs blanchissants charmants qui surfent avec beaucoup d’esprit sur les blagues grivoises et j’adore ! S’il n’y avait pas cet avocat de 45 ans qui n’arrête pas de s’écouter parler en faisant son apologie, mon bonheur serait total.
Malheureusement pour moi, j’ai un train à prendre pour me ramener à Paris, ben oui, j’ai mon petit monde qui m’attend. Mon pote m’a déjà fait louper le premier (je le soupçonne d’avoir fait un peu exprès), mais je ne peux pas rater celui-là. Un garçon que je ne connais pas offre de m’emmener à la gare, j’ai sérieusement cru que ma dernière heure était arrivée, il a accroché une voiture en sortant la sienne de la cour, déjà bien imbibé et échauffé, il conduisait de façon aléatoire sur la partie gauche de la route et j’ai détesté mon pote de l’avoir laissé se proposer. Heureusement, il ne s’est pas senti obligé d’attendre le train avec moi !
Et pendant que je regagne la civilisation, je me laisse bercer par le balancement irrégulier du Ter, le regard perdu dans cette campagne immense, d’où une buse m’observe du coin de l’œil, campée au milieu d’un champ, le son de Fredo Viola dans les oreilles (merci Sam !).
Pas très loin de moi, un vieux beau décrit sa vision de la littérature à une jeune padawan qui l’écoute avidement. Il tente de lui expliquer avec un air solennel et pompeux que plus une histoire est compliquée, plus elle intéresse les gens. C’est amusant, j’ai tendance à croire l’inverse : je pense sincèrement que plus une histoire est simple, plus elle est vraie et plus elle parle au cœur des gens.