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jeudi 26 février 2009, par
Une vente aux enchères bien faite, c’est un show ! Il y a des acteurs (le staff), un public (les acheteurs), une star (l’objet). C’est une pièce de théâtre interactive, chacun y joue le premier rôle alternativement. Oui, voilà, c’est une grande pantomime dont l’unique dépositaire de la parole est le commissaire-priseur.
La première fois que j’ai enchéri dans une vente, c’était pour Dominique Sirop, un couturier peu connu à l’époque (on était en 93), qui, pour arrondir ses fins de mois, jouait au spécialiste des ventes Vintage pour le compte du commissaire-priseur dont j’étais la stagiaire. Il avait repéré un lit de repos Directoire, rehaussé d’une garniture de velours orange du plus mauvais effet, dans une vente qui se déroulait en même temps que celle dont il était "l’expert". Au milieu de notre vente, il m’a fait venir d’un signe de la main, ma donné un chèque en blanc et m’a dit : « je veux le lot 122 de cette vente, voici un chèque en blanc, n’allez pas plus loin que 100.000 francs ». Rôooo, pourquoi ce genre de trucs me tombent toujours dessus ! Et puis je les connais, les homos, bonnes copines pour te faire un compliment sur tes courbes ou la couleur de ton rouge à lèvre, mais si tu ne leur ramènes pas ce qu’ils veulent, je vais être bonne pour supporter une crise de folle hystérique et me retrouver au rang de souillon de province. Et puis, 100.000 francs, du haut de mes pas encore 19 ans, c’est une somme (du haut de mes 34 toujours d’ailleurs) ; et puis, il a dit quoi déjà comme n° de lot, Rôooo…
Je joue des coudes pour me frayer un passage à travers la foule qui s’amasse dans la salle 2 de Drouot. Catastrophe, on est déjà au lot 120, je ne peux même pas me préparer psychologiquement. Je tiens nerveusement le chèque plié en deux dans la poche de ma veste et je me mords la lèvre inférieure. J’ai à peine le temps de prendre un grand bol d’air, lorsque j’entends comme un coup de semonce : « Nous passons au lot 122. Lit de repos d’époque Directoire rechampi, quelques éclats. Nous commençons à 20, 30, 40, j’ai 40.000 francs qui dit mieux ? ». Je me dis que je vais laisser les acheteurs se dévoiler, question de stratégie, tu as plus de poids quand tu es le dernier à abattre tes cartes. Et ça grimpe gentiment pour stagner à 80.000 francs. C’est à mon tour d’entrer en scène, j’ai le cœur qui bat tellement fort que j’ai l’impression qu’il va exploser, ma respiration devient beaucoup plus lente et plus profonde, et j’ai chaud aux joues, je le sens… je lève la main. « 85.000 pour la demoiselle », yes ! C’est moi. « 90.000 contre vous » Rôooo… les joues de plus en plus chaudes et mes pulsations de plus en plus profondes, je lève à nouveau la main. « 95.000 pour la demoiselle dans le fond, 100.000 devant moi. » Qu’est-ce que je fais ? Les 100.000 sont atteints et je suis marrons : ma tête se met à tourner. Pourtant, mes mains qui tremblaient un peu se stabilisent soudain et lancée par l’excitation et l’adrénaline, je tente un coup que m’avait raconté mon Oncle Geo. lors d’une vente aux enchères pour acheter le régulateur de parquet qui trônait dans sa bibliothèque et dont il était particulièrement fier. J’annonce (chose qui ne se fait pas…) : « Cent mille cent francs ! ». Le commissaire-priseur me regarde les yeux écarquillés et l’air abasourdi, c’est une enchère, il ne peut pas la refuser. Je soutiens son regard, je ne sais pas comment, mais je le soutiens. Je ne me démonte pas une seconde. Du coup, il annonce « 100.100 francs qui dit mieux ? 100.100 francs, une fois, deux fois, trois fois… Adjugé à la demoiselle au fond de la salle et je remercierai les prochains participants de me laisser fixer les enchères ». Je fais mon chèque à l’aboyeur, lui donne le véritable nom de l’acheteur, prends le récépissé et je sors la tête haute et la démarche autoritaire, et bizarrement, on me laisse passer. Mais une fois dans le couloir à l’abri des regards, je m’appui contre le mur et je me sens devenir une expansion de César car toute la tension qui me faisait tenir debout se met à s’échapper subitement… Je prends trois minutes pour me rassembler, et je retourne dans ma vente.
A peine arrivée, je vois mon expert me dévorer d’un regard impatient et interrogateur… c’est très troublant de faire ce genre d’effet à un homo. J’étais à peine arrivée sur l’estrade qu’il s’est rué sur moi comme un chat gourmand : « Alors ??? Alors ??? ». J’étais assez contente de moi, il faut bien le dire, alors j’ai ménagé mon effet. « Ben, vous l’avez, mais… », « Mais quoi ? Quoi ??? », « J’ai dû augmenter le prix, il y avait tellement d’intérêt… », soupir exaspéré, je pressens le "pôvre fille" poindre en rictus sur ses lèvres, « …de 100 francs… ». Là, j’ai senti le moment où il allait très sérieusement m’embrasser sur la bouche, mais eu égard sans doute au lieu, parce que, quand même, on était toujours en pleine vente, et à ma condition, il se retint… « Bravo, vous êtes formidable ! Je vous remercie ». « Ca n’avait rien de compliqué, si vous avez encore besoin de mes services. » Je n’en crois pas mes oreilles, c’est moi qui viens de prononcer cette phrase, mais non ?!!! Mais si… Il ne faut pas t’étonner d’être embarquée dans des plans à la con après…
En vérité, je suis plutôt heureuse de cette expérience, tout d’abord, parce que lorsqu’une première fois se passe bien et que l’expérience vous plait, et c’est valable à peu près pour tout (rires gras s’abstenir...), on prend rapidement confiance en soi et goût à la chose. Ensuite, parce qu’en terme de sensations fortes, de montées d’adrénaline, d’ambiances surchauffées et électriques, je ne connais pas grand-chose qui rivalise avec cela. C’est un peu comme une drogue, on est toujours en équilibre sur le fil, pris entre le contrôle et le débordement, toujours en lutte. La fièvre dans une salle de vente grimpe en spirale et plus les enjeux financiers sont importants, plus cette excitation est palpable, comme si on pouvait la ressentir et la repousser avec ses mains.
Quand on en est juste le spectateur, c’est déjà fascinant et très impressionnant, mais quand on en est un acteur c’est subjuguant et étourdissant : l’énergie que cela renvoie vous rend accro au processus. Une vente c’est un tout : le montage, l’exposition, la vente, le démontage et la fête finale comme le banquet du village gaulois d’Astérix.
Tout participe à l’ambiance. Pour peu que vous fassiez tomber quelques records, et là l’effervescence est à son comble ! Alors, je pense que ce soir, au terme de la vente que mes anciens petits camarades ont déjà rebaptisée le Tsunami du Millénaire (parce que Vente du Siècle, ce n’était déjà pas assez pompeux…), il va falloir être à la hauteur… Mouais, il va falloir !