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Vous allez à quel étage ? #2

Suite et fin.

lundi 18 octobre 2010, par JB

La semaine dernière - ou celle d’avant ? - je me plaignais des ascenseurs. Ou plutôt je déplorais leur perpétuel état de panne. Victime d’une défaillance technique. En réparation. Dans l’imminence d’une résurrection. Je publie cet article, et ni une ni deux, notre grand ascenseur, le principal artisan de la régulation du trafic, nous fait un petit coup de Calgon. Punition générale. A défaut de lignes à copier, des escaliers à grimper. Cinq étages, y a pas plus haut, j’en ai pris pour perpète. Ça m’apprendra.

En vrai, c’est pas ma faute. D’abord parce que par principe, ce n’est jamais ma faute. Ensuite parce qu’à l’origine, mon « Vous allez à quel étage ? » n’était pas censé tourner à la diatribe contre nos amies les machines, j’avais plutôt en tête une ébauche de divagation sur le lien social. D’ailleurs, dissipons d’ores et déjà un possible malentendu, je dis lien social mais n’y voyez aucune allusion charnelle. Le fantasme d’arrêter l’ascenseur et d’y faire, aussi fougueusement qu’inopinément, l’amour avec un(e) inconnu(e) ou son supérieur hiérarchique, on oublie, c’est pas le sujet. Et juste pour être sûre, Calogero, son apesanteur et ses vocalises approximatives, oh oh oh oh ooooooooohhhhh [1], on oublie aussi. Je crois que je préfère encore une authentique musique d’ascenseur, sirupeuse, lancinante, exaspérante.

Au fur et à mesure de leur arrivée, les collaborateurs s’attroupent docilement devant les portes. Les deux écoles du « bonjour » se livrent un combat sans merci : les adeptes du sourire discret avec œillade appuyée en option, sont outrés du sans-gêne avec lequel les malotrus osent lancer à la cantonade un bonjour trop fort, trop affirmé, trop enjoué.

D’aucuns patientent, iPod encore vissé aux oreilles, leurs pouces hyperactifs affairés sur le clavier de leur Blackberry, on envoie frénétiquement les tout derniers textos, le travail ne passera pas par moi. D’autres s’impatientent déjà, le rush matinal du métro est encore prégnant, un pied qui s’agite, tic tac tic tac, je ne vais pas attendre trois heures, la cafèt va fermer, et pas de café, c’est à coup sûr une matinée gâchée. Un soupir lourd, empesé, poussif. Et répété. S’assurer que tout le monde a bien compris qu’il est pressé, il a du boulot, lui. On prend les paris silencieusement. Dans moins de deux secondes, il tournera les talons et optera rageusement pour les escaliers. Étouffer un commentaire sur les effets positifs qu’un minimum d’exercice physique pourrait avoir sur son embonpoint naissant. La porte claque, l’ascenseur arrive.

Tout le monde s’engouffre, un reliquat d’éducation, les hommes s’effacent. Énième retardataire, écarlate, à bout de souffle, le regard implorant, on retient les portes. On optimise l’occupation de l’espace, on se tasse consciencieusement. Une règle, impossible d’y déroger : tout le monde dans le bon sens, le même sens, face à la porte, en rang d’oignons, regarder droit devant soi. Rictus contrits, la promiscuité crée des liens.

L’habitacle est tapissé de miroirs, c’est trop tentant, un coup d’œil furtif, on se jauge, soi et les autres. Une habitude toute féminine ? Dompter une mèche rebelle, make-up sous contrôle, incroyables ces escarpins qui font une silhouette longiligne.

A chaque arrêt, on se déleste de quelques voyageurs, on en récupère d’autres. Les parfums prestigieux et autres eaux de toilette plus cheap se mélangent, je ne suis pas nez mais je crois pouvoir affirmer que le jus qui en résulte est des plus infâmes. J’ai la nausée.

Bonjour, bonne journée, bonne après-midi, bonne soirée, bon week-end, sourire de circonstance, seuls le volume et le ton de la voix varient. Un rustre est parti en douce, les yeux rivés au sol, comme si on n’allait pas se rendre compte qu’il n’avait pas assuré le service minimum en termes de cordialité d’ascenseur, la timidité frise parfois l’impolitesse. Tiens, une tête connue. Sourire franc, toutes dents dehors. Vérification muette instantanée, toi ça va ? Moi ça va. Nous sommes séparés par trois personnes, deux sacs à main volumineux et un plateau qui chancelle sous les gobelets de café. Pas de gossip tout frais pour se donner du courage avant d’attaquer la journée.

Irruption de Jacqueline de la Compta, qui arbore fièrement un nouveau look, révolution capillaire incluse, permanente-frisettes-reflets bleutés, elle nous gâte. Regard entendu, on update l’ordre du jour de la prochaine pause, Miss Boucles bleues vient de prendre la pole position dans la liste des personnes à rhabiller d’urgence.

Notes

[1] Vous le saviez, vous, que c’était Mélanie Doutey qui jouait l’inconnue providentielle qui emmène « Calo » au septième ciel ?


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