jeudi 27 janvier 2011, par
Céline. Louis-Ferdinand Destouches, dit Céline. Depuis lundi, j’attendais que quelqu’un s’empare du sujet dans le Jourtile. Mais puisque personne ne l’a fait, et bien c’est encore moi qui vais partir en campagne contre des moulins à vent.
Bref petit rappel de la situation. Le cinquantième anniversaire de la mort de l’auteur du grandiose Voyage au Bout de la Nuit devait faire l’objet d’une commémoration inscrite au calendrier 2011 des célébrations nationales. Mais, suite à une demande de Serge Klarsfeld, cet événement a été retiré du calendrier. Selon Frédéric Mitterrand (ministre de la Culture apparemment, NDLA) « le fait d’avoir mis sa plume au service d’une idéologie répugnante, celle de l’antisémitisme, (...) ne s’inscrit pas dans le principe des célébrations nationales ». Dont acte.
Avant d’aller plus loin, je souligne simplement que notre bon ministre de l’Aculture est plus prompt à prendre des décisions consensuelles et inutiles (le retrait de Céline du calendrier) que des décisions difficiles engageant le fond d’une politique française (l’éviction de Christine Ockrent du groupe Audiovisuel extérieur de France). Courage, quand tu nous tiens…
Maintenant, je vais expliquer pourquoi je trouve cette décision à la fois bête et ridicule, à la limite du révoltant. J’y vois au moins trois raisons.
La première, je la partage avec Bernard-Henri Levy. Il a écrit cette semaine que cette commémoration aurait pu servir à « explorer l’énigme qui fait que l’on peut être à la fois ce très grand écrivain et ce parfait salaud. La commémoration ne servirait-elle qu’à cela, ne serait-elle que l’occasion de rappeler, notamment aux jeunes générations, comment le même homme peut donner l’admirable Voyage au Bout de la Nuit et les abjects pamphlets antisémites de son époque fasciste, ne permettrait-elle que de commencer de comprendre le lien obscur et monstrueux qui a pu exister, chez Céline mais aussi chez d’autres, entre le génie et l’infamie, qu’elle aurait été non seulement légitime mais utile et nécessaire ». Rien à ajouter, j’adhère.
La deuxième, je la partage avec Trotsky : « le style de Céline est subordonné à sa perception du monde. A travers ce style rapide qui semblerait négligé, incorrect, passionné, vit, jaillit et palpite la réelle richesse de la culture française, l’expérience affective et intellectuelle d’une grande nation dans toute sa richesse et ses plus fines nuances. Et, en même temps, Céline écrit comme s’il était le premier à se colleter avec le langage. L’artiste secoue de fond en comble le vocabulaire de la littérature française ». Céline est et demeurera un immense écrivain dont l’apport à la littérature française dépasse largement le cadre de ses engagements personnels et des petites polémiques commémoratives.
Enfin, la troisième, je la partage avec Roger Nimier : « la littérature engagée, avec son air martial et ses bonnes résolutions, est sympathique dans la mesure où les fayots sont sympathiques dans un régiment de cavalerie ». Je veux dire par là qu’un roman est bon ou mauvais quelles que soient les idées de son auteur. Car le risque réel qui découle de la décision du ministre de l’Aculture est ensuite d’effacer Giono, Aymé, Genêt des manuels scolaires, mais aussi d’interdire les films de Fernandel ou de Guitry, et enfin de ne plus enseigner Heidegger à l’université. Et je ne parle que de la seconde Guerre Mondiale, sinon Voltaire, Bossuet, Rousseau, Barrès et autres Saint-Simon risquent aussi d’être bannis.
Voilà, je m’en serais voulu de ne pas défendre Céline et de ne pas dénoncer la bêtise, ce dernier point représentant certainement un ouvrage qui dépasse l’œuvre d’une vie. Bref, l’idée que certains ont de la culture en France, c’est que ça pousse et que c’est vert.
Vos commentaires
Et pourtant Hugues, quelle meilleure publicité pouvait-il faire à Céline que de le retirer d’une liste dont tout le monde ignorait l’existance ?
Désormais, on ne connait cette liste des auteurs à célébrer que parce que Céline n’y est plus.
Pour moi le retrait de Céline de cette liste est assez anecdotique. En tant qu’institution républicaine, le ministère doit promouvoir des valeurs conformes à celles de la république. Il ne fait rien d’autre que son travail. ça se défend.
Je crois que tu donnes trop d’importance au ministère de la culture. Le ministère de la culture, ce n’est pas la culture. C’est une partie de la culture, celle que l’institution républicaine a choisi de promouvoir. En retirant Céline des auteurs qu’elle choisit de célébrer, cette institution est cohérente avec sa vraie mission républicaine.
Pas avec la fausse idée que certains se font de sa mission culturelle.
Pas avec la prétention de certains qui s’estiment dépositaires de la culture française et de sa vocation universelle.
Céline n’est pas banni de la culture, son génie n’est pas effacé de l’histoire de la littérature française. Il est écarté d’une liste de seconde zone, une liste partielle et partiale où il n’avait sans doute pas sa place.
Finalement, je suis plutôt d’accord avec le ministre.
Il est temps que tu découvres que le ministère de la culture n’est pas représentatif de l’ensemble de la culture française, qu’il n’en a d’ailleurs pas la vocation (quoi que certains en pensent au sein même du ministère alors qu’il reversent nos impôts à des hommes habillés en blanche neige armés d’un gun de western).
Le ministère a une vocation républicaine. Pour une fois, il l’a remplie avec une certaine humilité en reconnaissant qu’un des plus grands génies de la littérature française n’avait pas sa place dans son giron.
Je partage amplement ce constat et ce point de vue... mais pour un résultat identique, c’est bien le cheminement qui est différent entre toi (nous ?) et le ministre de l’Aculture. Or, ce qui me dérange et que j’ai cherché à condamner, c’est bien ce cheminement intellectuel.
« Et je ne parle que de la seconde Guerre Mondiale, sinon Voltaire, Bossuet, Rousseau, Barrès et autres Saint-Simon risquent aussi d’être bannis. »
mmh...Oui, je connais cette théorie..
Je vous cite la préface du receuil 2011 des célébrations nationales :
"Il n’est pas facile mais il est passionnant d’établir une liste des individus dignes d’être célébrés ; c’est-à-dire de ceux dont la vie, l’œuvre, la conduite morale, les valeurs qu’ils symbolisent sont, aujourd’hui, reconnues comme remarquables."
Que la nation encense la mémoire de Céline, le génial romancier, certes mais aussi le collaborationniste qui a fui à Singmaringen en 1944 et applaudi les déportations en affirmant que les nazis n’allaient pas assez loin dans leur volonté d’extermination, ne vous paraît-il pas, dès lors, très discutable ?
Moi si.
La question de la place de Céline dans le cadre des Célébrations nationales est assez drôle, ou plutôt drolatique.
L’existence même de ces Célébrations nationales mériterait d’être posée... Compte tenu des objectifs qu’elles se donnent, Céline n’aurait pas du y figurer. On peut d’ailleurs s’interroger sur la présence de quelques uns des bons sujets qui y figurent.
Ce qui est étonnant, est donc qu’il y ait, un temps, figuré.