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"Heureux les normaux, ces êtres étranges. Mais qu’ils laissent la place à ceux qui font les mondes et les rêves". Roberto Fernandez Retamar
vendredi 24 juillet 2009, par
Evidemment, le titre dit quelque chose aux lecteurs assidus du journal, il était dans la to do list des bonnes résolutions du début d’année de Fouqs. J’ignore s’il est passé de l’envie de lire l’ouvrage à sa lecture effective, mais ça a été mon cas. Et c’est assez bouleversant ! Bouleversant, dans le sens où la douleur et le profond chagrin que cet homme tente de masquer derrière son humour noir et son cynisme ne peuvent pas laisser indifférents, que cela vous bouscule intensément.
Lorsque je suis tombée enceinte 15 jours après mon mariage (rien que cette expression d’une laideur peu commune me file des boutons), le ciel m’est littéralement tombé sur la tête. Entendons-nous bien, je voulais avoir des enfants, je me suis même mariée pour cela, mais disons que le timing n’était pas tout à fait celui que j’avais escompté dans mon plan de carrière, que cela me contrariait, et que, cet état était, en ce qui me concerne, très éloigné de l’image que je m’en faisais… Pour avoir longuement étudié la question sous mille et une formes auprès des divers générations qui sont passées par là avant moi, je pensais que la grossesse était un état de béatitude et de bien être extrême dans lequel une femme s’épanouissait pleinement en prenant conscience de sa nature, dans une osmose quasi spirituelle avec la vie qui grandissait en elle. Oui, je sais, je suis mignonne… Aussi je fus-je assez déçue par la réalité qui s’imposait bêtement à moi : si l’on ôtait le fait que je le saches, les violents vomissements qui me prenaient dès que mon odorat était en contact avec tout ce que j’aimais (i.e. vin, café, cigarettes, odeurs préférées), et que mes seins se prenaient pour deux ballons de hand, rien ne pouvait me laisser penser que j’étais la dépositaire d’un miracle. Tout le monde me posait un tas de questions auxquelles j’étais incapable de répondre : non je ne ressentais pas ce que j’espérais ou ce que j’étais sensée ressentir et j’en étais troublée. Je me faisais l’effet de n’être, ni plus ni moins, qu’une boite de pétri. Jusqu’au jour de la première échographie et de ce moment magique où j’ai entendu, pour la première fois, battre le cœur de mon enfant. Ce bruit incroyable m’a porté hors de moi et du temps, comme si enfin je prenais pleinement conscience de ce qui se passait. Et à cet instant, et seulement là, j’ai entamé ce processus qui doit être commun à tous les parents : je me suis mise à me projeter.
C’est cela aussi le miracle des enfants : ils vous projètent dans l’avenir, ils deviennent votre avenir, ils sont l’avenir.
Le grand défi pour des parents étant de se détacher, de plus en plus, de la vision narcissique qu’ils projètent dans leur progéniture pour les laisser grandir et devenir ce qu’ils sont. Mais les aspirations que l’on fomente ou fantasme pour eux, sont un passage obligé de la condition qui vous fait devenir mère ou père à part entière. Aussi quand un grain de sable vient enrayer les beaux projets que des parents espèrent pour leurs enfants, la situation devient difficile à assumer pour ces derniers. Et quand ce grain de sable est l’anormalité de ce que l’on considère comme le prolongement de soit, cela peut devenir « la fin du monde ».
C’est ce qui est arrivé à l’auteur. Et pas une fois, deux fois. Deux sur trois. Et ce qui peut être encore plus difficile à vivre pour un homme de cette génération ( ?) : ses deux garçons. Quelques personnes, qui ont lu le livre et avec qui j’en ai parlé, ont été choquées de la manière dont il parlait de ses fils. Je crains que ces personnes n’aient pas vraiment compris ce livre : je pense au contraire que l’amour qu’il a pour ses enfants est immense et que la peine qu’il ressent est au moins à la mesure de cet amour. Que l’ironie est la seule arme qu’il a trouvé pour échapper à cette peine ou du moins pour la contourner, pour continuer de vivre malgré tout, pour supporter ce quotidien infernal, pour fuir les regards de pitié, et pour pouvoir exprimer son amour. « Tu n’as pas honte Jean-Louis, toi, leur père, de te moquer de ces deux petits mioches qui ne peuvent même pas se défendre ? Non. Ca n’empêche pas les sentiments. »
C’était un complice de Desproges, il en parle un peu. Il parle surtout du sketch que ce dernier avait fait sur la fête des pères…
Et de ce qu’il aurait donné, lui, pour avoir la chance de recevoir une de ces horreurs ce jour-là…
D’autres personnes se sont émues qu’il parle si peu de sa fille, celle qui est « normale », oui, mais voilà, le livre traitait de l’auteur et de son rapport face à cette situation qu’il a vécu comme un cataclysme, ce n’était pas l’étalage d’un « Ca se discute » où tu dois mettre toute ta vie en vitrine pour faire pleurer dans les chaumières.
La mère des enfants a, elle aussi, réagi face au livre (Ici.). Mais surtout, face aux réactions et aux contresens que le livre engendrait. Elle a un ressenti face à la situation qu’ils ont du affronter qui est différent de celui du père, et c’est normal. Sans faire de psychologie primaire, il suffit de prendre les témoignages de personnes ayant assisté au même incident pour se demander s’ils étaient vraiment sur le même lieu.
Pour finir, il a, à mes yeux, soulevé un point important qui a toujours été un de mes chevaux de bataille : il malmène le concept de normalité que j’abhorre. Génétiquement, nous sommes tous différents, alors, c’est quoi être normal ? D’ailleurs, ça ressemble à quoi un être normal ? J’ai eu la chance, d’avoir grandit durant toute ma scolarité primaire dans une école où étaient ouvertes deux classes aux handicapés mentaux et aux trisomiques. Je dis que c’est une chance car, grâce à ça, la différence est une constante primordiale dans ma vie et qu’elle m’est même nécessaire. La notion normalité, c’est la négation de la différence, son déni.
« Je n’aime pas le mot « anormal », surtout lorsqu’il est collé à « enfant ». Qu’est-ce que ça veut dire, normal ? Comme il faut être, comme on devrait être, c’est-à-dire dans la moyenne, moyen. Je n’aime pas trop ce qui est dans la moyenne, je préfère ceux qui ne sont pas dans la moyenne, ceux au-dessus, et pourquoi pas ceux au-dessous, en tout cas, pas comme tout le monde. Je préfère l’expression « pas comme les autres ». Parce que je n’aime pas toujours les autres.
Ne pas être comme les autres, ça ne veut pas dire forcément être moins bien que les autres, ça veut dire être différent des autres. […]
Quand je parle de mes enfants, je dis qu’ils ne sont pas comme les autres. Ca laisse planer un doute.
Einstein, Mozart, Michel-Ange n’étaient pas comme les autres. »