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samedi 15 novembre 2008, par
On commence à lire un auteur parfois comme ça, par hasard, parce qu’il y a un livre qui traîne dans une bibliothèque et que ce soir on ne va pas sortir. Après, longtemps après on se rend compte qu’il est connu cet auteur. Mais à vrai dire on s’en fout, ça fait un bail qu’on se l’est reconnu. Celui-là, on se dit qu’on va le lire, intégralement.
De temps à autre je jette un regard à ma bibliothèque, elle a un coté rassurant, j’y ai classé les bouquins que j’essaye de conserver depuis un petit paquet d’années. Et depuis presque toujours, le début en quelque sorte de cette bibliothèque, il y a Romain Gary. Un de mes premiers choix "adulte", si on est adulte à 20 ans. Un choix parce que si je l’ai croisé dans un rayonnage de bibliothèque, personne ne m’en avait parlé. J’aime bien découvrir. Bon écrit comme ça c’est à peu près aussi con que le "j’aime me battre" d’OSS 117. Notez je pourrais développer, mais c’est pas tellement le sujet de mon propos.
Il est de ces auteurs qui viennent vous surprendre qui ne vous lâchent plus , ils vous frappent implacablement. Je crois que c’est un peu ce qui m’est arrivé en lisant "la promesse de l’aube", l’histoire d’une mère juive polonaise, la sienne en l’occurrence et son histoire d’enfant en Pologne. Elève pilote en 1939, à 25 ans il n’est nommé que sous-officier parce qu’il n’est pas considéré comme Français.
Français libre pourtant il écrira ensuite cette superbe formule sur le sujet :"ma France c’est la France libre." Et ce récit de jeunesse nous entraîne dans l’épopée de la France libre dans le sillage des correspondances épistolaires entre la mère et le fils et cette deuxième guerre mondiale qui déchire l’époque. Dans l’oeuvre de Romain Gary il est difficile d’échapper aux "racines du ciel", un extraordinaire récit africain qui met en scène des chasseurs d’éléphants des indépendantistes et un homme qui n’a survécu aux camps de la mort en pensant aux charges des éléphants dans les plaines africaines et qui vient sauver cette idée de liberté qui l’a soutenu au fin fond de ses épreuves. Au delà de ses histoires qui sont souvent aux frontières du désespoir et de l’absurde, Romain Gary écrit ses récits avec un humour tendre et sombre qui leur donne un ton et une élégance très particuliers.
L’écrivain est parfois sombre et peut dérouter, il s’acharne, s’échine dans une lutte ou il met toute son énergie créatrice à défendre sa conception de l’humanité et de la fraternité. Marqué par les horreurs nazies, anti-communiste, il met en scène inlassablement l’homme dans son combat pour la dignité et le respect de l’humanité. Fâché définitivement avec la mort et le désespoir chez les autres, il combat pied à pied pour défendre son idée d’une fraternité des hommes et des femmes face à l’existence. Son oeuvre me semble très “féminine”, je me refuse à écrire féministe, aimer les femmes, croire qu’elles peuvent beaucoup pour l’humanité et féministe, j’ai beau essayer mais ça fait deux.
Un peu anarchiste, refusant en toutes circonstances les étiquettes, il est aussi un solitaire, frappé d’agoraphobie en 1968 lorsqu’il s’aperçoit qu’il allait rejoindre la masse des manifestants gaullistes, il fuit le défilé. Orgueilleux fidèle qui se méfie des réflexes grégaires. Français libre, compagnon de la Libération, caméléon, il se cache derrière les oripeaux d’un clown flamboyant aux yeux de tous pour écrire irrésistiblement son oeuvre têtue.
Métis européen, russe, juif, polonais et sibérien ou mongol, il est un Européen du XXIème siècle dont les pas l’ont mené à travers le monde et que chaque séjour, chaque passage marque. il s’imprègne des cultures composant et recréant son identité à chaque halte. Toujours, toujours, il écrit, plusieurs livres à la fois. Blagueur provocant, il jette son regard tendre sur les horreurs et les beautés qu’il croise. dans son dernier roman “les cerfs-volants”, son héros est affligé d’une mémoire parfaite, il n’oublie rien. Ce qui semble être aussi la malédiction qu’il portait en lui. Après la mort de Jean Seberg, lutteur fourbu par tant d’illusions et de rêves soutenus, il se donne la mort.
Dernier point de mon propos sur Romain Gary, il y a dans son oeuvre une grande diversité, néanmoins je ne vous conseillerai pas de commencer par "au delà de cette limite votre ticket n’est plus valable" qui peut toucher un public certes mais qui expose les problèmes d’impuissance masculine à la cinquantaine passée. Ce qui n’est pas forcément sans intérêt mais qui ne saurait être tenu pour absolument passionnant.
Pour mémoire il est le seul écrivain a avoir jamais obtenu deux prix Goncourt (1955 et 1973) pour “Les racines du ciel” et “La vie devant soi”, ce dernier publié sous le pseudonyme d’Emile Ajar. Roman Kacew dit Romain Gary presque par dépit, tant le jeune homme avait déçu d’apprendre qu’un écrivain avait choisi le nom de Romain Rolland. Mais plus que tout ce qui est Romain Gary, c’est un sens de l’écriture, de la création dont la quête ne pouvait pas bien finir. Un idéal qu’il exprime dans ses textes, dont voici une ébauche de citations que j’aime bien :
"Ma course fut une poursuite errante de quelque chose dont l’art me donnait la soif, mais dont la vie ne pouvait m’offrir l’apaisement."
"On tombe toujours mal quand on tombe amoureux. "
« L’humour est une affirmation de la dignité, une déclaration de la supériorité de l’homme face à ce qui lui arrive. »
« Il ne faut pas avoir peur du bonheur. C’est seulement un bon moment à passer. »
« Je suis un de ces démocrates qui croient que le but de la démocratie est de faire accéder chaque homme à la noblesse. »
" J’entends par là qu’il faut continuer à faire confiance aux hommes, parce qu’il importe moins d’être déçu, trahi et moqué par eux que de continuer à croire en eux et à leur faire confiance. Il est moins important de laisser pendant des siècles encore des bêtes haineuses s’abreuver à vos dépens à cette source sacrée que de la voir tarie. Il est moins grave de perdre que de se perdre."