Accueil du site > Actus > Monde > Congo
samedi 24 novembre 2007, par
31 octobre, Goma 6h00 locales
La lumière et la soif me réveillent avant que mon téléphone ne le fasse. Une douche chaude, ce qui est après Kisangani un rare bonheur et j’enfile mon treillis bariolé, mes rangers poussiéreuses, dans la salle à manger, le café coule lentement, Ben a, avec sa simplicité coutumière, préparé le petit déjeuner. J’avale trois tasses de café noires sucrées, nous regardons sur une télévision satellite des images du monde, de guerre et de cette association « L’arche de Zoé » qui voulait rapatrier une centaine d’enfants du Darfour en France. Connards… l’enfer est pavé de bonnes intentions, et de braves gens s’imaginant que la sensibilité prévaut sur le droit voulaient sauver des enfants en les prenant à leurs parents. Est ce qu’une vie confortable en France vaut-elle plus d’être vécue qu’une vie de misère au Tchad. Je ne sais pas répondre à la question, pas plus que je ne sais pas qui peut-on être pour s’arroger le devoir de prendre des enfants à leurs parents.
Aujourd’hui le programme est d’augmenter mon carnet d’adresses pour avoir enfin des informations fiables. Dans cette province du Nord Kivu, mes amis indiens me mentent sinon effrontément tout au moins par omission, lorsque la nouvelle à annoncer n’est pas bonne, pas flatteuse, ils déclarent qu’elle n’est pas confirmée, qu’ils ne veulent pas ajouter de la confusion à la confusion et la passent sous silence. Une information, une rumeur devraient ouvrir autant d’enquêtes, mais non. Lorsque l’état-major écrit son rapport, il pond sa copie, qui fait invariablement le même volume. Tous les jours, ce sont donc trois pages, ni plus, ni moins qui nous parviennent. Les combats sont retranscrits en autant d’euphémismes, dans un style indirect qui explique que des coups de feu ont été entendus, approximativement dans telle zone, qu’une source aurait rapporté avoir vu… Puis dans un style martial d’opérette, les glorieux soldats de la paix, après avoir attendu la fin des tirs, rendent compte de leur réaction. Toujours identique, « a strong patrol was sent to assess the situation ». Une forte patrouille… Par opposition sans doute à ce que feraient de mauvais soldats qui n’enverraient qu’une faible patrouille. Le lendemain, un hélicoptère décolle, survole la zone en transportant un général qui à trois cents mètres d’altitude constate que l’on ne voit bien la guerre que du sol et qui conclue que la situation est calme. La mort est passée, elle était attendue ailleurs et elle est déjà repartie. Tout au plus, dans un souci de précision louable lira-t-on une ligne pour signaler qu’une maison ou deux ont été brûlées. Comme tout le monde s’en fout, personne ne songera à la famille pour qui cette grosse hutte était un foyer, l’endroit où les enfants sont nés, où les parents avaient décidé de s’installer pour essayer d’être, malgré les difficultés, heureux. Ils sont désormais jetés sur les pistes et les routes, ils cherchent un camp et une bâche en plastique qui sera leur nouveau foyer. Ils sont ces cinq ou six silhouettes ployées sous le poids de leurs maigres richesses, lourdes à porter pourtant et qui courbent le dos des enfants. Ils vont marcher ainsi des heures durant, fragiles, comme nus, vulnérables et exposés aux intempéries, aux rapines et aux maladies qui les attendent dans les camps. Voilà ce que nous dit le trou noir qu’a fait la roquette qui a percé le mur de torchis de cette maison abandonnée qu’a vu du ciel le général. Et vu du ciel, la guerre est bien plus jolie. Notre famille poursuit sa route, devient peu à peu une statistique reprise par les journaux. « Depuis le mois de décembre 2006, la province du Nord Kivu a connu 371 525 nouveaux déplacés »
Connu comme rencontré, le style indirect achève de rendre la nouvelle impersonnelle, inhumaine. Arrivés dans le camp, nos statistiques sont parquées, elles ne peuvent plus cultiver ou vendre leur production, elles tendent la main. D’autres hommes en uniforme ou non, arrivent alors, les Muzungu (blancs) les comptent et leur distribuent quelques maigres rations en leur donnant de bons conseils, des soldats sans nom, des policiers parfis ou des rebelles, viennent à la nuit tombée les rançonner, enlever une femme. Alors on crée une nouvelle statistique, on rédige un mémo que l’on appelle « suivi des violations des droits de l’homme ». L’information remonte jusqu’à Kinshasa, une réunion s’ensuit, des jeunes gens diplômés déclarent que la situation des personnes déplacées est inacceptable et après deux heures de ce régime, comme il fait faim tout le monde va au restaurant. On a au passage échangé des cartes de visite, on se donne rendez-vous chez un tel qui a une piscine pour faire une bonne fête ou le prix de l’alcool et de la nourriture représente quelques mois du salaire congolais moyen.
Pendant ce temps-là, si l’homme s’interpose pour empêcher le vol ou le viol de sa femme, une balle claque. Les agresseurs s’enfuient, comme la vie de ce corps qui dans les statistiques change de colonne.
Avec Ben, nous sommes arrivés au siège de l’Organisation de la coordination des actions humanitaires, une jolie brochette d’associations sont représentées. J’ai plus de respect pour ces sans grades, ces inconnus qui ont traversé le monde et qui pour infini moins de fric que les fonctionnaires des Nations unies essayent d’apporter un peu d’aide. Je ne parlerai pas de leur efficacité, mais je ne n’insulterai pas leur bonne volonté, ils ne sont pas là pour l’argent, leur carrière et ce n’est déjà pas si mal. Ils vont sur le terrain, tout au moins je le crois encore. Présenté à l’assistance, je donne mes coordonnées afin qu’ils puissent faire remonter leurs informations, leurs demandes au niveau de la division. Le tout dure trente secondes à peine et j’ai vraiment l’impression d’être plus militaire que jamais. Dans les regards de l’assistance, il y a cette forme de défiance qui vous dit « cause toujours… » C’est bête à en sourire, je me tourne vers Patrick qui préside la réunion et Dieu merci, il n’a pas cet air-là. Combien de fois faut-il faire ses preuves pour être accepté par des civils… C’est plus fort que tout le reste, un homme en uniforme n’est tout d’abord qu’un uniforme de plus, la plupart des gens ne voient que la tenue. De Gaulle disait quand j’entends les talons qui claquent je vois les cerveaux qui se ferment, pour ma part lorsque je vois comment les gens me regardent, je vois les esprits qui se bloquent. Nous passons une petite heure à écouter des doléances et à planifier les prochains convois qui seront escortés par des militaires. Ce qui est ahurissant est bel et bien d’être le premier militaire à me rendre à cette réunion. Une fois de plus, j’ai le sentiment que chacun bosse dans son coin et que les préoccupations des uns et des autres tout le monde s’en fout.
Nous passons au bureau de Ben où il expédie les affaires courantes pendant que je consulte mes mails, il n’y a rien d’urgent ni d’important. Je consulte la liste de mes contacts, il me reste un commandant à voir ce matin, sinon à priori rien. Ben me propose d’aller voir une des stars du cru un homme qui explore la nature depuis des années. Le personnage est charmant et accueillant, il nous présente sa femme qui doit avoir une trentaine d’années de moins que lui. Ils habitent une belle maison pas très loin du lac. Le genre d’endroits qui font oublier la guerre et la misère. Il nous sert un excellent café et reçoit ses amis congolais. C’est un de ces vieux coloniaux européens que l’on imagine incapable de vivre désormais en Europe, il me rappelle Philémon, un sexagénaire belge, superbe allure et belles moustaches grises, qui me disait qu’au bout de deux mois à Bruxelles il étouffait. Vieux coloniaux et jeunes africaines, drôles de couples, mais je n’ai pas de jugement. Pour le moment…
Ben me laisse sa voiture et file régler un problème avec l’ancien. Je monte dans l’espèce de char d’assaut sans tourelle, un énorme quatre/quatre et je file à mon rendez-vous. Les observateurs militaires du Nord Kivu, qui sont de bons mecs qui se baladent tels les gendarmes ou les testicules (habituellement) deux par deux. Ils ont un gentil moral car ils sont désarmés et font des enquêtes qui emmerdent tout le monde. Ils ont vocation à être les yeux et les oreilles de la mission, mais leurs rapports sont généralement oubliés. En Ituri, après avoir crié au loup pendant plusieurs semaines, ils ont fait la preuve de leur lucidité. Pour être crus, il leur a fallu attendre d’être assassinés. Bien sûr, après il y a eu pléthore de condoléances et d’hommages, mais deux pères de famille sont morts d’avoir eu raison, ce qui est tout de même pas très sérieux.
Je rencontre donc cet officier qui stoïque voit partir l’essentiel de ses informations à la poubelle. Il me raconte ce genre d’histoires d’une voix patiente et douce, comme s’il y avait une sorte de fatalité implacable qui ne permette pas de s’affranchir de ce genre de contraintes. Ses chefs directs se fichent de ses rapports. Pendant un an, au moins, ils sont comme lui des centaines à écrire des rapports qui finissent à la poubelle. Je n’ai pas plus assez d’indignation pour m’en choquer. Il me regarde d’un air compréhensif tandis que je soupire. Je lui donne mes coordonnées, il m’enverra le double de ses rapports. Je sors de là pour aller me faire payer un café par la responsable de l’information publique qui est visiblement tout excitée.
Il y a de quoi, un chef rebelle veut se rendre, elle a son numéro de téléphone. Le seul problème c’est qu’il va falloir aller le chercher en zone rebelle. Le seul moyen est d’y envoyer les Indiens avec une patrouille blindée… Comme ces braves gens sont soupçonnés de ravitailler les dits rebelles en riz et autres petites choses qui se mangent pour éviter les accrochages, ils font preuve d’un enthousiasme modéré lorsque nous leur faisons part de la nouvelle. Un fier colonel me dit qu’il va s’occuper de tout. Je ne réponds pas. Tout au plus lui proposé-je d’utiliser mes compétences en français, car j’ai du mal à croire qu’ils vont arriver à fixer un point de rendez vous à un type dont ils ne parlent pas la langue. Je lui laisse donc mes coordonnées téléphoniques, il me remercie d’une manière charmante. Inutile de dire que mon téléphone n’a jamais sonné depuis. Quant au lieutenant-colonel qui voulait se rendre, nul n’en entendra plus parler. Qu’est-il devenu ? Mort ou finalement décidé à poursuivre le combat alors qu’il se proposait de faire défection avec une centaine de combattants ?