mercredi 30 juin 2010, par
Les mots roulent, prennent leur élan et claquent. Il y a dans le propos une large part d’ironie amusée et puis cette intonation, cette scansion qui rythment le propos, martelant les syllabes. Pour l’élève qui vient d’hasarder sa traduction de Titus… Là, c’est clair, il n’y a pas de place laissée au doute… Pour la version, c’est sûr ce n’était pas la bonne…
La scène date de 1984. Un temps curieux dans ma mémoire, où ce professeur agrégé de lettres et langues mortes (que nous ne parlions que sous la torture) nous gratifiait de ce genre de commentaires, essayait de nous faire progresser en latin ou en Grec, et encore en Grec ce n’était que pour les plus gourmands. Avant d’être un professeur, l’homme était d’abord un personnage, d’une éloquence truculente, rabelaisienne, malicieuse. Plus Jacques Dufilho que capitaine Haddock, il pulvérisait, faussement furibond nos tentatives d’outrages à la langue latine.
Par l’un de ces détours improbables qu’emprunte notre esprit de temps en temps, l’image de ce professeur m’est revenue. Pourfendeur des barbarismes, néologismes et autres insultes à la syntaxe, il était aussi le responsable de ce Ciné-club où je vis pour la première fois le Dictateur de Chaplin, Nazarin de Bunuel et Citizen Kane (de merde… faîtes des efforts)…
Ciné club exceptionnel, puisque dans une sorte de salle des fêtes pourrie nous nous tortillions sur des chaises en métal en supportant la bande son crachotante du vieux projecteur que ce bénévole passionné mettait en œuvre pour nous offrir ces chefs-d’œuvre, fonder les bases de notre jeune culture cinématographique. Suivaient ses explications sur le contexte du film, son époque, son auteur et ses questions qui nous forçaient à comprendre un peu du pourquoi du comment.
Et me voilà nostalgique et agacé, je me souviens aussi que ce professeur ne nous faisait pas de cours de français, un imbécile bien-pensant s’étant, déjà, inquiété de sa correction politique en quelque sorte, il l’avait supplanté dans ce rôle. L’imbécile méritait bien de bêtise et de l’intolérance et eut dû avoir son portrait dans le dictionnaire pour illustrer la définition de la bêtise la plus bornée, de cette infecte maladie des bonnes intentions érigées en mode de pensée unique.
Je ne sais pas ce qu’il est advenu de mon prof de latin… Poursuivant ma lecture de Besson, et oui il y en a plus de mille pages, je n’ai pas l’impression qu’il me soit revenu à l’esprit par hasard. Nous ne savons plus faire aimer la culture, nous ne savons plus donner le goût de cette merveilleuse addiction à la lecture qui nous permet de comprendre, d’accepter ou de nous révolter avec raison contre ce qui est notre état, notre vie, notre société. Acceptation ou révolte qui sont les inséparables compagnes de la condition humaine…
Certes, certes, reste à savoir pourquoi ou pourquoi pas seront nos réponses aux questions qui se posent à nous. Et au-delà d’idées reçues, incomprises, ou convenues, il n’est guère possible de comprendre sans avoir l’humilité de comparer notre point de vue à d’autres, de faire la fausse économie de lire ce que d’autres avant nous ont pu penser de tel ou tel sujet.
Ca paraît con. Soit, c’est con, mais la culture est la première clé de la liberté de penser. Et l’on ne peut penser par soi-même en étant incapable de comparer ce qui nous est dit à autre chose. 25 ans après les imprécations faussement furibondes de mon prof, c’est clair, je suis un cornecul, un peu plus libre qu’un autre pour avoir vu tel ou tel film, lu Saint Ex ou Romain Gary. Je ne sais pas ce qu’est devenu mon prof, mais pour que je m’en souvienne, ça devait être un putain de bon mec…