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Version Femina

Ce que je fais le dimanche

dimanche 4 septembre 2011, par Maudilon

Mon téléphone indiquait quinze heures lorsque que je m’installais au Café de la mairie, place de l’église Saint Sulpice.

Les rangées parallèles de fauteuils donnaient l’impression d’être assis dans un théâtre en plein air. La pièce que l’on y jouait cet après-midi n’était interprétée que par des figurants pressés, quelques bus et un homme qui pissait côté jardin. La lassitude me gagna assez vite.

Je commandai un café allongé, et parcourant machinalement le supplément du Journal du Dimanche, tombai sur un article intitulé :

LA PANNA COTTA DANS TOUS SES ÉTATS !

“N’importe quoi ! La Panna Cotta, c’est gluant-gluant et rien d’autre !”, m’écriai-je, en songeant à la texture gélatineuse de ce Flanby rital nappé de coulis rouge, qui avait en compagnie du Tiramisu, convaincu deux générations de français que la tradition culinaire italienne, c’était une barquette en plastique avec quelque chose de mou dedans. Que voulez-vous ? Lorsque l’on ne s’ennuie pas le dimanche, on s’indigne.

Je soupirais et reportais mon attention sur ma voisine de chaise en rotin. Une dame qui regardait le ciel depuis un certain temps. Ses narines frémissantes trahissaient un rafraîchissement de l’air ou peut être flairaient-elles l’odeur d’un poulet fermier qui rôtissait dans un de ces appartements cossus dominant la place.

Je choisis la première hypothèse et enfilai un gilet. J’imaginai alors que ce geste emporte l’adhésion de tous. Que la terrasse entière, le poing levé et enveloppé dans un lainage hors de prix, déclame :

“Cette jeune femme a raison Il n’y a décidemment plus de saison A l’hiver précoce faisons rempart En cachemire Eric Bompart Ayons une réponse proportionnée Enfilons chandails, manteaux, cache-nez (Et merci aux demoiselles de bons sens qui montrent l’exemple, weekend et jours fériés inclus.)”

Cette idée me ravit. Mais personne ne bougea.

L’œil de ma voisine avait le côté gélatineux de la Panna Cotta du magazine. “Ses cils gris sont comme ceux des ânes.” dis-je, sans doute à voix haute. J’avais envie de lui faire part de mes interrogations sur la vraisemblance de cet article. Elle aussi, avait lu le JDD. Elle l’avait feuilleté juste avant d’engloutir son sandwich au rosbif, j’avais tout vu.

Mais, je n’osai pas et préférai me concentrer sur son cou, qui était indubitablement, l’objet le plus fascinant de la terrasse. C’était un long gosier olivâtre, parcouru d’une fine couche de chair de poule. Je m’attardai alors sur ce qui était absent : pas de pomme d’Adam, pas de grains de beauté, pas de petites bosses saugrenues sous l’épiderme, pas de veines saillantes ni de suçons. Un cou parfait et parfaitement grotesque, un vase en pâte de verre, un pot d’échappement, le noyau d’un rouleau de Sopalin.

Se pouvait-il qu’une œuvre d’art pareille produise aussi des sons ?

Afin d’obtenir une réponse, je tentai de l’intéresser à ma lecture. “Il ne nous apprend rien de neuf, cet article sur la Panna Cotta”, risquai-je, dans un demi-sourire. Elle ne répondit pas et je me dis qu’elle était peut-être morte, la truffe au vent, à cause d’une maladie nosocomiale germanopratine. Mais, ses naseaux qui frémissaient de plus belle me convainquirent d’essayer à nouveau : “On s’imagine que le journaliste va nous révéler que des chefs facétieux comme Thierry Marx - vous savez, le chauve -, prévoient de nous faire redécouvrir la Panna Cotta, sous forme de steak haché ou de chipolata congelée dans l’azote, et puis non. L’exploration s’arrête aux arômes. Panna Cotta à la verveine, à la réglisse ou à la rose. C’est ça pour eux, dans tous ses états ?

Le très long cou s’étira plus encore et tourna lentement dans ma direction comme le périscope d’un sous-marin qui jouerait dans L’Exorciste. Les deux billes entourées de cils d’âne qui me scrutaient étaient impressionnantes de fixité. “C’est peut être l’auteur de l’article ou l’actionnaire majoritaire et constipée du journal ?” , me demandai-je en déglutissant avec difficulté. Je regardai alors ses petits yeux cruels et sombres comme du sherry et compris que la suite des événements n’aurait rien de folichon.

La bouche de ma voisine s’entrouvrit soudain.

Un souffle léger transporta un peu de sa salive jusqu’à moi, et ces postillons, bien qu’émanant d’un corps dont la température correspondait à celle de la population du sixième, me glacèrent les joues.

Sentant la catastrophe pointer son museau, j’envisageai de porter plainte au commissariat le plus proche. Une forme de prophylaxie judiciaire, en somme.

Et cela me fit penser à Tom Cruise dans le film de Spielberg. Puis à Spielberg filmant Gwyneth Paltrow pendant ses vacances à Capri. Je songeai aux courbes parfaites de Gwyneth prenant la pose sur un rocher surplombant pas grand chose et à ce prénom totalement ridicule. Je pensais à la photogénie des morts. Je pensai à Katie Holmes. Je pensai à sa fille, à ses robes froufroutantes, à ses petits talons de porcelaine. Je pensai à l’industrie de la socquette et aux cerisiers en fleurs. Je pensai que j’étais en train de penser à la famille d’un autre. Je pensai à la Panna Cotta. Je pensai que dans les Gervita, le coulis était en dessous. Ma dernière pensée avant de mourir. Merveilleux.

Je déraillais, alors que ma voisine, encore innocente, saurait certainement être arrangeante avec la notion de drame. Sinon, pourquoi porter avec autant de détachement une veste pied de poule avec cette robe à pois jaunes ?

Elle n’ouvrirait son clapet que pour me demander de lui prêter mon chandail, pas pour m’engloutir. Pas pour me gober comme de la jelly mais pour recouvrir sa chevelure et son cou avec du coulis de cachemire. Elle me parlerait de sa peau fragile qui rougit dès les premiers frimas, de sa couperose, de lasers et d’hérédité, bien emmitouflée. Elle me parlerait du programme télé, de flageolets, de sa difficulté à trouver l’âme sœur et d’Anne-Sophie Lapix. Nous aborderions tous les sujets, nous serions les excroissances sur pattes de Version Femina, son courrier des lecteurs. On s’amuserait en comptant nos euros au moment où le serveur, bénissant notre amitié nouvelle, nous apporterait l’addition. Une pour deux. On s’aimerait, oui. Vachement.

“Elle est grande cette bouche de voisine, mais moins grande que moi.” observai-je.

Je me sentais, pour tout vous dire, à la merci d’un de ces serpents capables de s’enfiler des œufs d’autruche. J’étais l’œuf. Elle, le rampant maigrelet en veste pied de poule. J’étais la Panna Cotta, elle le blob cannibale qui s’apprêtait à manger sa petite dernière, conçue dans les Pouilles. La salive présente dans sa bouche de plus en plus béante s’étira comme du film alimentaire, ses canines brillaient comme des crochets en inox. Mon compte était bon. Je payai mon café pour ne pas quitter ce monde trop endettée, et le sien, par courtoisie.

J’attendis la fin, en serrant le magazine contre mon ventre qui gargouilla une dernière fois. A moins que ce ne fût le sien.

Mon siège libéré fit très rapidement un heureux parmi tous les gens pressés de s’asseoir au Café de la mairie, en face de l’église Saint Sulpice. Celui-ci, un blond dodu, récupéra le JDD et Version Femina, qu’il prenait plaisir à lire depuis que sa compagne enceinte les lui rapportait du marché bio du boulevard Raspail. Il dit bonjour à sa voisine qui regardait le ciel et ne lui répondit pas.


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