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« L’inutile et le superflu sont plus indispensables à l’homme que le nécessaire. » Barjavel
mercredi 29 septembre 2010, par
« - Donne-moi le nom d’une personne qui soit partie de rien et qui ait trouvé le Grand Amour ?
Un nom, elle veut un nom, mais j’en sais rien moi…
Cette salope de Cendrillon !!! » Pretty Woman
C’est étonnant. Oui, vraiment, il est étonnant la manière dont certaines choses vous poursuivent ou celle dont elles réapparaissent inopinément dans votre vie. C’est ainsi qu’en entamant une plongée en apnée parmi les papiers et les souvenirs que j’amasse tel un écureuil méticuleux, je retrouvais, parmi ce qui commence sérieusement à ressembler à des fouilles archéologiques, une feuille volante, mauvaise photocopie typographiée à la machine, que je garde précieusement depuis ma 5ème (et non, je ne vous donnerai pas précisément son âge, et oui, elle a plus de 20 ans…). Le texte est une Fable de Jean Anouilh, l’un de mes auteurs favoris, dont le titre éponyme de mon article me vaudra sans doute un compliment supplémentaire de la part de mon rédac-chef préféré sur ma capacité à titrer, qui est ma seule plus value, mais surtout me paraissait des plus appropriés dans ces pages. J’ai immédiatement eu un coup de foudre pour le théâtre et le style d’Anouilh : cette simplicité limpide comme un miroir d’eau sur laquelle affleure toute la finesse d’un esprit cultivé. Cet homme, dont j’avais si facilement adopté l’univers, avait fini de me séduire avec ce passage dans L’Alouette qui explique comment affronter sa peur, méthode dont je me sers encore aujourd’hui. J’ai toujours été sensible à son regard particulier et à sa manière de traduire les grandes pièces classiques et les mythes. C’est ainsi qu’il revisite l’histoire de Cendrillon dans une version prophétique post-Delanoënne que je vous laisse savourer :
Le soir du grand bal, la bonne marraine
Qui avait longtemps travaillé chez Dior,
Fit de deux chiffons une robe à traîne
D’un goût infini, toute brodée d’or.
Mais, entre sa machine à laver la vaisselle
Et son frigidaire, en son antre blanc,
La pauvre Cendrillon sanglotait de plus belle,
Dans sa belle robe, en se lamentant :
« Mes soeurs préférées ont une voiture,
Elles sont parties en quatre chevaux ;
Les taxis font grève ; avec ma coiffure
Et ma robe d’or, irai-je en métro ? »
« C’est bien, dit la fée, qu’à cela ne tienne ;
On n’a pas toujours fée comme marraine ;
Trouve une citrouille et dix-neuf souris ;
Ta dix-neuf chevaux, marque américaine,
Sera bientôt là. Maintenant, souris ! »
(Ravalant sa peine, Cendrillon se fit un léger raccord,
Redevint jolie.) Mais ce qui fut fort
Ce fut, étant donné les progrès de l’hygiène,
De trouver dix-neuf souris dans le Seizième.
Il fallut aller jusqu’au quai aux Fleurs.
Pour la citrouille aussi on eut quelques malheurs.
Enfin on en trouva, Dieu merci, en conserve.
Une fée marraine, il faut que ça serve
Un soir de bal à l’Opéra !
Bouche et yeux du jour, conforme à la mode,
Cendrillon partit, comblée, en voiture.
(On n’avait pas pu dénicher de rat :
Elle conduisait.) Mais, vers l’Opéra,
Commença bientôt l’affreuse aventure.
C’est très beau d’aller à un bal paré,
D’avoir tout ce qu’on pouvait désirer,
Une robe à traîne,
Une fée marraine
Des souliers dorés :
Il faut se garer.
La pauvre Cendrillon jusqu’à minuit sonnant
L’heure prévue, hélas ! pour le prince charmant,
Prise au labyrinthe sournois des rues obscures,
Tourna et retourna sans quitter sa voiture,
Sens interdit ; les clous ; jours pairs et jours impairs ;
En pleurs, son fard coulant, cernée par des patrouilles,
L’aube pointait, lorsqu’étouffant de gros sanglots,
Elle téléphona de Richelieu-Drouot
A sa marraine : « Rechangez-la moi en citrouille ! »
Marianne, ma bonne Marraine, si tu es une fée
Et que tu doives, un jour, mes vœux exaucer
Car le Prince charmant laisse à désirer
C’est en carrosse noir qu’au bal (ou ailleurs) je voudrais aller…
