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mardi 14 septembre 2010, par
Voyage, quel voyage ? Celui qui nous mène de l’endroit où nous sommes à celui où nous allons, ou alors s’agit-il de ce voyage sans bagages, immobile que nous faisons en nous-mêmes, de manière presque perpétuelle et que nous animons seulement en cherchant les endroits où nous nous sentons plus vivants. A l’heure de boucler son sac, il nous reste toujours trop peu de place pour nous permettre de nous tromper de livre(s).
Un livre de chevet peut-il aussi être un livre de voyage ? Je l’ai longtemps cru, je choisissais donc des livres que je pourrais emporter toujours et partout. Ne sachant que croire, c’est ainsi que je procédais, je prenais dans mes bagages mes livres du bout du monde, mes livres pour île déserte, ceux dont je croyais que je saurais les lire et les relire éternellement. Je les emportais comme un escargot sa coquille, naturellement, était-ce parce que j’étais animé de la conviction d’être partout, y compris dans mes lieux les plus chers, toujours comme en transit, toujours un peu étranger, plus spectateur qu’acteur en toutes circonstances.
Tout ça, les livres et les voyages, ce n’est pas jeune, ça fait un bout de temps que je me suis posé la question. Peut-être tout bêtement parce que nos premiers voyages se font, se faisaient, dans ou par les livres.
J’avais 15 ans, j’ai quinze ans, je crois que le temps, pour moi, s’est arrêté à cet âge-là. Après, après, oui bien sûr, il s’est passé des choses, mais mon regard n’a pas beaucoup changé, pas sur le monde, pas sur les autres, pas sur moi. Oh, j’ai bien essayé de grandir un peu, ça semblait beaucoup se faire autour de moi. Mais dès cet âge, pour peu que l’on ne soit pas paralysé de timidité, on sait à peu près ce qu’il faut savoir, on éprouve peu ou prou toutes les gammes de sentiments, on est riche de tous les rêves qui ne nous quitteront plus. Il reste à apprendre les mots pour le dire, c’est un peu technique, c’est plus long, c’est le bordel et on appelle ça la vie. C’est plutôt bien comme expérience.
Donc j’ai quinze ans... Plusieurs fois, mais c’est juste mathématique, parce que pour le reste, le sérieux, les trucs que l’on fait dans la vie, oui ça change, mais non ce n’est pas différent, il a juste fallu apprendre à l’accepter. J’ai essayé d’avoir une grosse voix, de boire des bouteilles de ouiskie, tout seul comme un grand, le truc qui change ce n’est rien d’autre que ce qui nous occupe, on étudie, on bosse, on voyage, mais on ne change pas vraiment. Il y a des images, des gens, des endroits, on vit, on devient, le voyage nous change un peu, mais l’âme, le regard d’enfant, est-ce que ça change ? Je ne crois pas, enfin, pour autant que je sache.
Alors, des livres de voyage... C’est ça la question, eh bien je ne sais pas, que conseiller ? En ce moment, je conseillerais volontiers, parce que bien, rien n’est moins sûr, Kessel ou Saint-Ex. Saint-Ex aussi parce que je conseille toujours Saint-Ex ou Romain Gary, mais aussi Kessel, sans doute parce que quiconque voyage devrait lire Kessel lorsqu’il voyage.
Il est difficile de passer sous silence Graham Greene ou William Boyd, ces Anglais, eux aussi voyageurs... Lire des écrivains nomades ou à tout le moins voyageurs apporte au minimum de ne pas risquer de céder à la tentation d’écrire de la soupe après les avoir lus. En effet, ils s’éloignent de sentiers rebattus des innombrables descriptions des capitales étrangères, de leur circulation dantesque, que sais-je encore... Avec Kessel ou Saint-Ex... C’est autre chose, on va vers les individus, les personnages, les acteurs, les petites histoires de la soit-disant grande, les hommes et les femmes, leurs vies, leurs espoirs... Leurs malheurs aussi, le plus souvent... Enfin c’est affaire aussi de lieux et de moments, mais à dire vrai, dans mon métier, je voyage rarement dans des pays où tout va bien.
Tous les voyageurs sont un peu anonymes. Ce n’est pas sans confort, il faut accepter la forme de solitude qui est le pendant de la liberté qui nous est offerte avec ce statut. Pour cela, je ne sais rien de mieux que la lecture de Citadelle de Saint-Exupéry. J’avoue, pour le coup, que je ne vais pas chercher ça bien loin, en deux tomes, l’édition de ses œuvres complètes atterrit toujours dans mes bagages, où que j’aille...