Accueil du site > We love it > Lire

Stendhal a encore frappé !

« Avec le regard simple revient la force pure… » C. Bobin

vendredi 17 septembre 2010, par Gayo

Connaissez-vous le syndrome de Stendhal ? Du moins sans en avoir jamais ressenti les effets, savez-vous de quoi il s’agit ? Stendhal voyageait en Italie, et, lors de sa visite de l’église de Santa Croce de Florence, étourdi par l’atmosphère du lieu, les parfums, la présence du tombeau des grands hommes qui y ont établi leur dernière demeure, la profusion d’œuvres picturales majeures, ce dernier fut pris d’un malaise qu’il décrit en ces termes : « Là, assis sur le marchepied d’un prie-Dieu, la tête renversée et appuyée sur le pupitre, pour pouvoir regarder au plafond, les Sibylles du Volterrano m’ont donné peut-être le plus vif plaisir que la peinture m’ait jamais fait. J’étais déjà dans une sorte d’extase, par l’idée d’être à Florence, et le voisinage des grands hommes dont je venais de voir les tombeaux. Absorbé dans la contemplation de la beauté sublime, je la voyais de près, je la touchais pour ainsi dire. J’étais arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les beaux-arts et les sentiments passionnés. En sortant de Santa Croce, j’avais un battement de cœur, ce qu’on appelle des nerfs à Berlin ; la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber. Je me suis assis sur l’un des bancs de la place de Santa Croce ; j’ai relu avec délices ces vers de Foscolo, que j’avais dans mon portefeuille ; je n’en voyais pas les défauts : j’avais besoin de la voix d’un ami partageant mon émotion. »

On n’est jamais à l’abri de ce genre d’accident bête !

Il y a deux ans de cela, alors que je n’allais pas très bien et que je me posais, comme toujours, une foultitude de questions sur la finalité de mon existence mais cette fois-ci d’une manière encore plus intransigeante qu’à l’accoutumée, un de mes amis m’avait fait découvrir deux livres de Christian Bobin. J’avais été littéralement frappée par l’écho que cet homme produisait en moi : ses mots - au lieu d’ouvrir une fenêtre qui me permettraient de découvrir différemment le monde comme souvent, comme toujours - forçaient ma poitrine pour aller directement s’adresser et renforcer la colonne qui tient mon Être intérieur. Une expérience à la fois douloureuse et gênante tant elle était puissante, forte et d’une cruelle évidence. En trois mots, cet homme peut résumer l’essence de l’humanité entière ; en trois mots cet homme vous ouvre l’âme et vous fait toucher du doigt les fondements de votre Être ; en trois mots cet homme vous rappelle à vous-même : il vous fait renaître.

J’ai déjà éprouvé ce que j’appellerais sans fausse pudeur des orgasmes littéraires : ces moments extatiques qui vous font perdre toute notion de temps et d’espace face au choc d’un passage ou d’une description qui vous retournent et vous ravissent (à prendre dans les deux sens du terme). Mais il ne s’agit pas de cela ici. Bobin ne vous emporte pas vers un ailleurs, il vous ancre en vous-même, vous oblige à vous regarder en face ; il vous oblige, comme le voulait Socrate, à vous accoucher de vous-même, à révéler votre âme.

Ce n’est pas la chose au monde la plus aisée à faire. Aussi, avais-je laissé ce magicien et le miracle qu’il avait commencé à opérer en moi de côté, pour y revenir « quand j’aurai le temps… ». Et puis, il y a trois semaines, je suis tombée par hasard sur Une Petite Robe de Fête dans la bibliothèque d’une de mes amies qui a la chance d’être accompagnée par cet homme depuis l’âge de ses 17 ans. J’ai été une fois encore bouleversée par ce petit livre. On a toujours tendance à prendre et se nourrir de ses lectures, là au contraire, plus j’avançais dans les pages, plus j’avais l’impression de m’exhaler de son contenu. D’être à nu, totalement découverte et sans défense dans le plein et le délié des mots.

J’ai dit que mon amie avait de la chance. Je le pense ! Mais je sais aussi qu’elle m’envie car, ce que je découvre par cet homme aujourd’hui avec mon expérience de vie et ma maturité est sans doute plus riche de sens et plus intense que ce que l’on peut en retirer à 17 ans avec toute la meilleure empathie du monde. Et surtout, surtout, même si l’on peut toujours ressentir des émotions puissantes, elles ne revêtiront jamais avec autant de force cet état sublime de béatitude d’enivrement intense que provoque la première fois.

« On lit comme on aime, on entre en lecture comme on tombe amoureux : par espérance, par impatience. Sous l’effet d’un désir, sous l’erreur invincible d’un tel désir : trouver le sommeil dans un seul corps, toucher au silence dans une seul phrase. »

« Si ce livre te mets dans des états pareil, attends de lire L’Inespérée… »- m’a-t-elle dit l’autre jour avec le regard brillant.

Je pense que la présence d’un pompier réanimateur va être une option à envisager sérieusement….

P.-S.

Et pour toutes les mères/femmes qui se reconnaîtront, voici le début de « Vie Souterraine », un des chapitres du livre, que je vous exhorte à lire en entier tant ce qui y est écrit EST.

Elle écrit. Des carnets de toutes les couleurs. Des encres de tous les sangs. Elle écrit le soir, ce ne serait pas possible autrement. Après les courses, le bain donné à l’enfant, les leçons à faire réciter. Elle écrit sur la table desservie. Loin dans le soir. Tard dans la langue. Quand l’enfant l’abandonne pour la menue monnaie d’un sommeil ou d’un jeu. Quand ceux qu’elle nourrit ne savent plus rien d’elle. Quand elle est à elle-même hors d’atteinte : seule devant la page. Misérable devant l’éternel. Beaucoup de femmes écrivent ainsi dans leurs maisons gelées. Dans leur vie souterraine. Beaucoup qui ne publient pas. Ma vie me fait souffrir. Ma vie me tue le jour, la nuit je tue ma vie. J’attendais d’être reine. Je ne sais plus que mendier. Je voulais vivre de bel amour. Je meurs de sale blessure. Et pourtant je suis là : indemne. Je souffre de ma vie intacte dans ma vie ruinée…


Répondre à cet article