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mardi 10 août 2010, par
La silhouette est puissante, lourde, elle s’avance sur la piste, portant sans peine une tête de condottiere. Le visage est marqué d’un nez aquilin, superbe, des traits fermes, burinés l’entourent. Une étincelle un peu folâtre flotte dans le regard délavé de... Bruno Cremer. L’homme, c’en est presque une quintessence, en impose avec cette étonnante légèreté. Un homme, dense et léger. Et puis, il y a cette voix, rauque, posée, forte, sérieuse ou goguenarde, construite pour cette solide charpente. On trouve dans l’ensemble ainsi formé l’harmonie des églises romanes, construites en l’an mil pour traverser le monde jusqu’à la nuit des temps.
L’éternel adjudant Willsdorf de la 317ème section s’avance clope au bec, le chèche en vrac, un FM 24-29 posé sur l’épaule sur la piste de quelque fond de marigot indochinois. Face à lui, l’aspi, Jacques Perrin, semble n’être qu’un fétu, un coup de vent emporterait son profil de chérubin que nul n’en serait surpris. Cremer, non, il y a chez ce gaillard quelque chose des soldats, des paysans, des bâtisseurs de cathédrale.

Il y avait. Il y avait aussi ce sourire, doux, presque perdu dans ce visage de forgeron, la lumière aussi du regard lorsque passant d’une scène à une autre, soudain se détendait. Bruno Cremer est mort à 80 ans. A force de le voir régulièrement à l’écran, j’avais oublié qu’il eut un âge. Il était un de ces personnages qu’il incarnait. Familier, posé, attentif.
France 3 repassait ce soir Noce blanche dans lequel il incarnait un professeur confronté à une élève trop séduisante, Vanessa Paradis, jolie comme un pêché, dans l’arrogante beauté de ses dix-sept ans je crois. Il était fort joliment accompagné de Ludmila Mikaël, somptueuse beauté brune, émouvante comme une femme de quarante ans passés, pourrie d’un indicible charme, sans doute et entre autres slave.

L’âge qui avait marqué, mais de si peu, la silhouette de l’acteur s’effaçait de bonne grâce lorsqu’il souriait à sa lycéenne. Mais vraiment, plus encore que le très posé commissaire Maigret, je garderai surtout le souvenir de Willsdorf, de cet adjudant imaginé, dépeint par ce très grand auteur qu’est Pierre Schoendoerffer, qui, à mon sens étroit du cinéma, lui a offert le rôle de sa vie, par hasard, sur un coup de dés, à trois jours du début du tournage.
Pour cette très simple raison, qui saute aux yeux, Cremer c’était une gueule, une vraie gueule de cinéma. J’ai zappé assez vite, Noce blanche ne me passionnait pas. L’idée éculée des amours maudites du professeur et de son élève ne me séduisait pas plus que ça. C’était à d’autres frontières, celles du Laos, du Cambodge que mon souvenir me ramenait, sur les pas d’une section de supplétifs vietnamiens et de leurs cadres blancs, coursés par les soldats d’Ho Chi Minh, vers ces lectures aussi des heurs et malheurs du corps expéditionnaire français en Indochine, la perle perdue de l’empire.

Depuis que j’ai vu pour la première fois ce film, trente ans ont passé, filés devrais-je écrire, nous emportant deçà delà pareil à des... Vous connaissez la suite, ou vous devriez...
Comme tant de jeunes gens exaltés de ma génération, longtemps Le Crabe-Tambour et La 317ème section furent des films de chevet. Il faut en rendre justice à Schoendoerffer et à ses acteurs, à cet adjudant Willsdorf qu’a extraordinairement incarné Bruno Cremer. C’est sans doute un détail pour pas mal de monde mais ce couple de cinéma, formé par Perrin et Cremer dans ce film, est d’une justesse exceptionnelle. L’un et l’autre prêtant leurs traits à ce binôme très particulier que forment un chef de section et son sous-officier adjoint.
J’ai sur la chose militaire un peu plus que des connaissances théoriques et le plus souvent, je suis affligé des visions imbéciles qui me sont imposées sur le sujet par des réalisateurs et des scénaristes indigents. Je sais bien que j’insiste avec cela, que j’observe mon sujet par le petit bout de la lorgnette. Soit. Je m’en cogne. Incarner avec justesse un sous-officier à l’écran, pour l’éternité, restera à mes yeux l’un des titres de gloire les plus enviables de la carrière de Bruno Cremer.
Voilà, dans la vraie vie, le plus souvent, quand on apprend la mort d’un mec qu’on aimait bien, on n’est pas très éloquent, on ne déclame pas du Racine, on se dit merde et si on a un peu de mémoire, on boit un verre à sa santé, on se rappelle quelques souvenirs et on n’en parle plus. Pour ma part, de souvenirs mais pas que. Voilà, c’est fait.
Vos commentaires
Il y a aussi ce dernier film de Schoendorffer, Là-haut un Roi au-dessus des nuages. Cremer y joue un Willsdorf qui serait arrivé au terme de sa carrière.
Surtout, j’aimerais trouver un jour Opération 500 millions dans lequel il a ce rôle :
http://www.youtube.com/watch?v=bBgh...